"Vous avez entendu parler, naturellement, de ces minuscules poissons des rivières brésiliennes qui s’attaquent par milliers au nageur imprudent, le nettoient, en quelques instants, à petites bouchées rapides, et n’en laissent qu’un squelette immaculé ? Eh bien, c’est ça, leur organisation. « Voulez-vous d’une vie propre ? Comme tout le monde ? » Vous dites oui, naturellement. Comment dire non ? « D’accord. On va vous nettoyer."
— La Chute - Albert Camus
"L’infini de la vie invisible, de la vie silencieuse, le monde de la nuit, du fond de la terre, du ténébreux océan, les invisibles de l’air que nous respirons, ou qui, mêlés à nos liquides, circulent en nous inaperçus. Monde énormément puissant, que l’on méprise en détail, et qui, par moments, terrifie, quand il apparaît aux yeux dans quelqu’une de ses grandes révélations imprévues."
— L’insecte - Jules Michelet
"Le torrent et ses précipices n’ont pas de terreurs pour l’imagination. On sent une nature abordable, et comme qui dirait des abîmes hospitaliers. Ce n’est pas sublime d’horreur; mais la douceur a aussi sa sublimité, et rien n’est doux à l’oeil et à la pensée comme cette terre généreuse soumise à l’homme, et qui semble ne s’être permis de montrer ses dents de pierre que là où elles servent à soutenir les cultures penchées au bord du ravin."
— Promenades autour d’un village - George Sand
"Par une nuit d’orage, elle se précipita du haut d’une falaise dans une rivière rapide et profonde, et périt victime de son imagination, uniquement pour ressembler à l’Ophélie de Shakespeare. Si cette falaise, qu’elle affectionnait particulièrement, eût été moins pittoresque ou remplacée par une rive plate et prosaïque, elle ne se serait sans doute point suicidée."
— Les Frères Karamazov - Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski
"Aujourd’hui l’espace est splendide!
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin!
Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!
Mollement balancés sur l’aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,
Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves!"
Sans mors, sans éperons, sans bride,
Partons à cheval sur le vin
Pour un ciel féerique et divin!
Comme deux anges que torture
Une implacable calenture,
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!
Mollement balancés sur l’aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un délire parallèle,
Ma soeur, côte à côte nageant,
Nous fuirons sans repos ni trêves
Vers le paradis de mes rêves!"
— Les Fleurs du Mal - Charles Baudelaire
"Les feuilles desséchées des platanes, qui tombaient en tournoyant à ses pieds, lui donnaient une douce idée de la mort; il songeait que, pour la nature comme pour l’homme, vivre c’est périr sans cesse, et que les Grecs ingénieux avaient raison de donner à l’amour et à la mort le même visage et le même sourire."
— Opinions sociales - Anatole France
"J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre coeur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs."
— René - Chateaubriand
"S’il restait chez lui et continuait son existence ordinaire, il leur resterait mille fois supérieur et pourrait les écarter de son chemin d’un coup de pied."
— Le Procès - Franz Kafka
"L’existence du terrible dans chaque parcelle de l’air. Tu le respires avec sa transparence ; et il se condense en toi, durcit, prend des formes pointues et géométriques entre tes organes ; car tous les tourments et toutes les tortures accomplis sur les places de grève, dans les chambres de la question, dans les maisons de fous, dans les salles d’opérations, sous les arcs des ponts en arrière-automne : tous et toutes sont d’une opiniâtre indélébilité, tous subsistent et s’accrochent, jaloux de tout ce qui est, à leur effrayante réalité."
— Les Cahiers de Malte Laurids Brigge - Rainer Maria Rilke